La conversion se renouvelle chaque jour
Adapté d’une Si’ha du Rabbi de Loubavitch[1]
La conversion est souvent perçue comme un événement unique : un non-Juif entre dans l'Alliance d'Israël et devient membre du peuple juif. Pourtant, à travers une difficulté apparente dans les écrits du Rambam, se dessine peut-être une idée beaucoup plus vaste : d'une certaine manière, chaque Juif connaît lui aussi une forme de conversion permanente.
En effet, le célèbre maître de Cordoue (Maïmonide) décrit la manière dont Israël est entré dans l’Alliance au moment du don de la Torah :
Israël est entré dans l’Alliance par trois moyens : par la circoncision ([brith]-mila),par l’immersion rituelle (tévila) et par le sacrifice (korban)[2].
C’est pourquoi, explique-t-il,tout converti devra lui aussi passer par ces trois étapes :
Et de même pour les générations futures : lorsqu’un non-Juif voudra entrer dans l’Alliance, se placer sous les ailes de la Présence divine et accepter sur lui le joug de la Torah, il devra [passer par] la circoncision, l’immersion rituelle et l’offrande d’un sacrifice (…) » [3].
Puis, le Rambam ajoute immédiatement qu’à notre époque, en l’absence du Temple de Jérusalem, la conversion peut être pleinement réalisée par la circoncision et l’immersion rituelle seules ; le korban sera apporté plus tard, lorsque cela redeviendra possible :
À l’époque actuelle, où il n’y a pas de sacrifice, il faut la circoncision et l’immersion rituelle ; et lorsque le Temple sera reconstruit, il apportera un sacrifice[4].
Or un autre passage du Rambam semble difficilement conciliable avec cela. Il y écrit qu’un converti ayant accompli la brith-mila et l’immersion rituelle, mais n’ayant pas encore apporté son korban n’est pas considéré comme un « parfait converti /guer gamour» en ce qui concerne son rapport au culte du Temple :
Un converti qui s’est circoncis et immergé mais n’a pas encore apporté son sacrifice (…) n’est pas encore devenu complètement semblable aux [autres] Juifs [5].
Comment comprendre cette apparente contradiction ? Faut-il dire qu’en l’absence du Temple, aucun converti ne serait véritablement « complet » ? Pourtant, dans les lois de la conversion elles-mêmes, le Rambam ne laisse entendre aucune diminution de statut à notre époque.
Pour répondre, il convient d’expliquer dans un premier temps qu’il faut distinguer deux dimensions dans la conversion :
- La brith-mila et la tévila constituent l’entrée même dans l’Alliance d’Israël.
- Le korban n'est pas l'acte qui fait entrer dans l'Alliance ; il supprime simplement ce qui empêchait cette entrée de se manifester pleinement.
Or, écrit le Rav Schneerson, « à notre époque, où il n’y a plus de sacrifice selon la Torah, rien ne fait obstacle à la conversion. Par conséquent, grâce à la circoncision et à l’immersion rituelle, le converti devient pleinement juif. Une fois qu’une personne est devenue pleinement juive par conversion, elle le demeure pour toujours ».
Cette idée permet de répondre à une question implicite : Lorsque le Temple de Jérusalem sera reconstruit, le converti pourra-t-il apporter les sacrifices comme les autres Juifs tant qu’il n’a pas encore apporté celui lié à sa conversion ?
Sur ce point, le Rabbi de Loubavitch répond : « Lorsque le Temple sera reconstruit, rapidement et de nos jours, il lui sera permis de consommer des aliments consacrés même avant d’avoir apporté son sacrifice, puisqu’il est déjà devenu pleinement juif, à l’égal de tout autre membre du peuple d’Israël ».
Puis il ajoute :
« On peut encore formuler l’idée autrement, dans une perspective plus morale : il n’y a aucune raison de penser qu’un quelconque manque puisse apparaître dans sa sainteté du fait même de la reconstruction du Temple ».
Revenons maintenant sur la distinction de fond dans la nature même des trois étapes permettant la conversion[6] :
- La brith-mila retire la ‘orla (excroissance), symbole d’une fermeture spirituelle et d’un détachement de l’idolâtrie.
- La tévila fait entrer le converti dans la sainteté d’Israël.
- Le korban, dont la racine est « קרב », exprime une proximité particulière avec la Présence divine.
Dès lors, la contradiction du Rambam se résout :
À notre époque, où le Beth Hamikdach n’existe pas, cette dimension supplémentaire de proximité ne peut pas encore se concrétiser. Il n’y a donc aucune diminution dans la guéroute elle-même : le converti est pleinement membre du peuple juif dès la circoncision et l’immersion rituelle. En revanche, lorsque le Temple est debout et que la présence divine se révèle avec davantage d’intensité, le korban devient l’expression d’une proximité plus élevée avec Hachem.
Le converti ne souffre donc pas d'un manque propre à sa conversion. Il ne s'agit pas d'une insuffisance lui étant propre, mais d'une absence qui touche aujourd'hui l'ensemble d'Israël : la possibilité de se rapprocher de D.ieu à travers le service du Temple dans toute sa plénitude. La relation au Divin est limitée par l’impossibilité d’établir une proximité totale par le culte des sacrifices. De ce point de vue,le converti est donc « complet » à notre époque, contrairementà celle du Temple. C’est pourquoi le Rambam ne mentionne la carence dans la conversion de celui qui n'a procédé qu'à la mila et à la tévila que dans les lois relatives aux sacrifices ; et non dans les lois sur la conversion relatives à notre époque.
Mais le Rabbi de Loubavitch ne s'arrête pas là. Selon lui, la guéroute n'est pas seulement un événement historique ou juridique ; elle constitue également un modèle permettant de comprendre l'expérience spirituelle de tout Juif.
Comme nous l’avons vu, le Rambam présente la sortie d’Égypte et le don de la Torah comme la conversion collective d’Israël. Or, nos Sages enseignent que le don de la Torah n’est pas seulement un événement du passé. En effet, dans les bénédictions journalières, nous lisons chaque matin : « Bénis sois-Tu Hachem qui nous donne la Torah נותן התורה ». Cette phrase est au présent pour signifier que la Torah est redonnée chaque jour[7].
Par conséquent, si le don de la Torah constitue la conversion collective d’Israël, et que cet évènement fondateur se renouvelle continuellement, cela signifie que, chaque jour, l’entrée dans cette Alliance est renouvelée. Dans les mots du Rav Schneerson : « Chaque jour contient une dimension comparable à la conversion ».
Cette conception de la guéroute comme renouvellement quotidien permet également d'éclairer une question bien connue concernant les bénédictions du matin : Pourquoi répéter quotidiennement la bénédiction « שלא עשני גוי / [Béni es-Tu Hachem qui ne m’a pas fait non-Juif][8]» ? Une seule fois dans la vie ne devrait-elle pas suffire ?
Le Maguen Avraham[9] et leShoul’han Aroukh HaRav[10] expliquent au nom des Kabalistes que pendant le sommeil, l’âme connaît une forme d’élévation et de retrait ; au réveil, l’homme remercie Hachem de retrouver pleinement la nechama (âme) propre à Israël, comme si une « âme idolâtre » pouvait momentanément se rattacher à lui pendant la nuit.
Il ne s’agit donc pas d’une formule identitaire répétée mécaniquement, mais de la conscience qu’à chaque matinée, la présence de cette « âme juive » au sein de l’homme est elle-même un renouvellement.
Ainsi, « l’entrée de l’âme sainte d’un homme juif en lui chaque jour a une dimension de renouvellement (…) et il se trouve donc que chaque jour le retour de l’âme chez le juif est comme une conversion ».
D’une certaine manière, chaque réveil contient donc quelque chose qui ressemble à une nouvelle « entrée dans l’Alliance », une forme renouvelée de guéroute... du Juif.
Et cela permet aussi de comprendre une remarque halakhique importante : le Shoul’han ‘Aroukh HaRav, à la suite du Maguen Avraham[11],écrit qu’un converti peut lui aussi réciter la bénédiction « שלא עשני גוי [Béni es-Tu Hachem] qui ne m’a pas fait non-Juif ».
Car cette bénédiction ne signifie pas un rejet des nations du monde - que la Torah reconnaît comme créatures de D.ieu ayant leur propre dignité et leur propre mission - mais l’expression d’une responsabilité spirituelle particulière, renouvelée chaque jour. Chez le converti, peut-être plus encore que chez tout autre, cette conscience est vécue intensément : recevoir la Torah n’est pas seulement un souvenir du passé, mais une entrée constamment renouvelée dans l’Alliance d’Israël[12].
La guéroute apparaît ainsi sous un jour nouveau. Elle n'est pas seulement l'histoire de celui qui rejoint le peuple juif ; elle révèle la nature même de l'Alliance. De même que le converti entre dans une relation nouvelle avec Dieu, chaque Juif est appelé, jour après jour, à renouveler cette entrée. Le don de la Torah n'appartient pas seulement au passé ; il se rejoue chaque matin, lorsque l'âme revient en l'homme et que celui-ci accepte à nouveau le joug de la Torah. En ce sens, chaque jour contient effectivement « une dimension comparable à la conversion ».
Notes :
[1] LikoutéSi’hote 26, Michpatim 3, reproduite, traduite en hébreu et annotée dans OtsarLikouté Si’hote ‘im biourim, Kéhote Publication Society, 2019, SeferShémote, Michpatim 6, pp.401-409.
[2] Hilkhote Issouré bia 13, 1
[3]« (...) Et si c’est une femme, [elle devra passer par] l’immersion rituelle et le sacrifice, comme il est dit : ‘Comme vous, ainsi sera le converti’ (Nombres 15,15 [‘comme vous serez devant l’Éternel, ainsi sera le converti’]) ; de même que vous [êtes entrés dans l’Alliance] par la circoncision, l’immersion rituelle et l’offrande d’un sacrifice, ainsi le converti, pour les générations futures, [entre dans l’Alliance] par la circoncision, l’immersion rituelle et l’offrande d’un sacrifice » (Ibid., 13, 4).
[4] Ibid.13, 5.
[5]Hilkhot Me'housrei Kappara 1, 2 : « Un converti qui s’estcirconcis et immergé mais n’a pas encore apporté son sacrifice, bien qu’il lui soit interdit de consommer des choses saintes jusqu’à ce qu’il apporte son sacrifice, n’est pas considéré comme faisant partie des ‘ personnes auxquelles il manque une expiation’, car son sacrifice conditionne son statut de converti complet et son accession au statut de tous les Juifs pleinement aptes ; et c’est pour cette raison qu’il ne consomme pas les choses saintes, puisqu’il n’est pas encore devenu semblable aux Juifs pleinement aptes ».
[6] A propos de la distinction qui suit entre le sens de la circoncision et celui de l’immersion rituelle, cf. notamment Radbaz, responsum Partie 3, ch. 917 et Guilyoné haShass sur Yébamote 46a.
[7]Cf. le commentaire de Rachi sur Devarim 27, 9.
[8]Chaque matin, nous commençons la journée par une série de bénédictions adressant des louanges à Hachem, tout en indiquant notre reconnaissance pour ce qu’il nous offre. L’une d’elles exprime la reconnaissance d’être né en tant que juif. La formulation est la suivante : « Béni es-Tu Dieu qui ne m’a pas créé non-juif ».
Cette bénédiction, loin de constituer une quelconque discrimination envers les non-juifs, met l’accent sur le nombre de commandements à appliquer. Le juif remercie Dieu de ne pas l’avoir fait naître en étant « simplement » soumis aux lois de Noa’h, mais en étant soumis à toutes les mitsvote de la Torah. Le remerciement ne concerne donc pa sun supposé privilège, mais la responsabilité créée par les obligations spécifiques incombant aux juifs. Cf. https://gueroute.com/articles/une-personne-convertie-doit-elle-reciter-la-benediction-she-lo-assani-goy-a
[9] Ora’h‘Haïm 46, 10
[10] Ibid.46, 4.
[11] Op.cit.
[12] Cf.cette idée détaillée ici : https://gueroute.com/articles/une-personne-convertie-doit-elle-reciter-la-benediction-she-lo-assani-goy-a