Une personne convertie doit-elle réciter la bénédiction "shé lo 'assani goy(a)" ?

Écrit par
Yona Ghertman
Publié le
25/11/2025

 

Chaque matin, nous commençons la journée par une série de bénédictions adressant des louanges à Hachem, tout en indiquant notre reconnaissance pour ce qu’il nous offre. L’une d’elles exprime la reconnaissance d’être né en tant que juif. La formulation est la suivante : « Béni es-Tu Dieu qui ne m’a pas créé non-juif ».

Cette bénédiction, loin de constituer une quelconque discrimination envers les non-juifs, met l’accent sur le nombre de commandements à appliquer. Le juif remercie Dieu de ne pas l’avoir fait naître en étant « simplement » soumis aux lois de Noa’h, mais en étant soumis à toutes les mitsvote de la Torah. Le remerciement ne concerne donc pas un supposé privilège, mais la responsabilité créée par les obligations spécifiques incombant aux juifs[1].

 

Tour d’horizon des opinions halakhiques
 

Les décisionnaires se sont interrogés quant à savoir si le converti doit également réciter cette bénédiction, sachant que lui-même est en tant que non-juif. Certains vont appliquer ici le principe affirmant qu’un converti « est comme un enfant qui vientde naître » (Yebamote 22a), et lui permettre de la réciter sans rien ymodifier[2].

D’autres, au contraire, vont lui demander de réciter une bénédiction lui étant spécifique, telle « Qui m’a fait juif [par la conversion] »[3] ; ou « Qui m’a fait rentrer sous les ailes de la présence divine »[4]. Enfin,certains considèrent que le converti ne prononce pas du tout cette bénédiction, ni sous sa forme originelle, ni sous une autre forme[5].

Selonle Rav Itz’hak Yossef, auteur notamment du YalkouteYossef, étant donné qu’il y a divergence d’opinions, il y a un risque de bénédiction vaine (berakha lévatala)en la récitant telle-quelle ou en employant une formulation sujette à débat. Par conséquent, il recommande de ne pas la prononcer. Toutefois, si la personne convertie désire le faire, il l’autorise à condition de réciter la bénédiction sans mentionner le Nom de Dieu[6].

 

Réflexion halakhique : Pas de distinction entre juifsde naissance et convertis

 

À l’époque du Temple de Jérusalem, chaque juif devait y amener les prémices de sa récolte et prononcer le texte suivant devant le Cohen alors en fonction : « Je viens reconnaître en ce jour, devant l'Éternel, ton Dieu, que je suis installé dans le pays que l'Éternel avait juré à nos pères de nous donner » (Dévarim 26, 3).

Selon la Michna, seuls les juifs de naissance sont ici concernés par ce texte : « Le converti apporte sans lire, car il ne peut dire 'qui a juré de donner à nos pères'. Lorsqu'il prie seul, il dira : 'Dieu des pères d'Israël' et lorsqu'il prie à la synagogue, il dira :'Dieu de vos pères' » (Bikourim 1, 4).

Le Rambam[7]explique que cet enseignement est sujet à débat. Il s’agirait de l’opinion de Rabbi Meïr, opposée à celle de Rabbi Yéhouda, affirmant qu’il n’y a aucune distinction à établir entre les juifs de naissance et les convertis dans cette mitsva. Or, la Halakha est tranchée selon ce dernier avis dans le Talmud de Jérusalem (Bikourim, Ibid.) :

« Au nom de Rabbi Yéhouda, le converti lui-même apporte et lit. Pour quelle raison ? Car [Abraham a été qualifié de] «père d'une multitude de nations ». Initialement il était 'père' à Aram, mais à partir d'aujourd'hui, tu es le père de toutes les créatures. Rabbi Yéhochoua fils de Lévi précise que la loi suit l'opinion de Rabbi Yéhouda. Lorsque la chose s'est présentée devant Rabbi Habaou, il a tranché selon l'opinion de Rabbi Yéhouda. ».

Certes, ce débat ne porte pas sur la bénédiction « shé lo ‘assani goy(a) », mais uniquement sur la formulation "Dieu de nos pères". Cependant, le Rambam extrapole cette idée à toutes les prières et bénédictions. En effet, dans sa correspondance avec Rabbi ‘Ovadyah HaGuer, lui-même converti, il conclue sa missive en indiquant explicitement : « Il en est de même concernant les bénédictions et autres prières : tu ne devras pas changer »[8].

En remontant à la source ce cette bénédiction, on remarque que le Talmud fait état d’une formulation enseignée par Rabbi Meïr : «Béni es-Tu Dieu qui m’a fait Israël » (Mena’hote43b). Or, Rabbi Yéhouda enseigne par ailleurs la formule que nous connaissons aujourd’hui : « Béni es-Tu Dieu qui ne m’a pas fait non-juif » (Tossefta Berakhote 6, 23).

Tous les Richonim reprennent ce dernier enseignement, considérant donc que la version de Rabbi Yéhouda est celle ayant force de loi[9]. Or, ce dernier l’enseigne sans établir de distinction entre les juifs de naissance et les convertis. Nous pouvons donc en déduire qu’il n’y a pour Rabbi Yehouda aucune différence entre la mention du « Dieu de nos pères » dans le discours accompagnant le commandement d’apporter les prémices de sa récolte, et la récitation des autres prières et bénédictions, dont « shé lo ‘assani goy(a)».

Le Shoul’han ‘Aroukh semble aller dans ce sens, puisqu’il rapporte également cet enseignement sans mentionner une version différente pour les personnes converties : « Il faut réciter chaque jour les bénédictions suivantes : ‘ [Béni es-Tu Dieu] qui ne m’a pas fait idolâtre’ » (Ora’h ‘Haïm 46, 4)[10]. Il intervient d’ailleurs à deux autres reprises pour signifier explicitement que le converti doit employer les mêmes formulations que les autres juifs :

À propos du sujet de l’aptitude à être officiant lors de la prière publique[11], il rapporte une première opinion selon laquelle le converti ne pourrait pas officier à la Synagogue car il lui est interdit de prononcer la formule « Dieude nos pères »[12],puis indique que cette position est repoussée, car le converti est le descendant légitime d’Abraham, appelé «père des nations »[13].

En outre, dans les lois sur le « zimoun » - formule rituelle précédant les actions de grâce suivant le repas - il ne mentionne que l’opinion permissive, indiquant que le converti peut lire dans le Birkat Hamazone le passage mentionnant la terre dont « Dieu nous a fait hériter »[14]. Puisque Dieu a promis à Abraham de donner la terre à ses descendants, les convertis sont inclus dans cette promesse[15].

 

Il ressort donc de cette brève étude que l’opinionde Rabbi Yéhouda dans la Tossefta, n’établissant aucune différence entre le converti et le juif de naissance dans la bénédiction « shé lo ‘assani goy(a)», corrobore ses propos rapportés comme ayant force de loi dans le Talmud de Jérusalem à propos de la formulation « D.ieu de nos pères ». Bien que le Rama et certains A’haronim fassent état d’une opinion contraire, la position du Shoul’han ‘Aroukh semble suivre l’avis du Rambam, selon qui la personne convertie doit réciter exactement les mêmes prières et bénédictions que le juif de naissance.

 
Perspective kabbalistique : le retour de l’âme juive chaque matin

 

Après avoir apporté différentes opinions concernant la récitation de cette bénédiction par le converti, l’auteur du Maguen Avraham termine par une précision intéressante :

« Et selon ce qu’ont dit les kabbalistes, que ces bénédictions (du matin) sont récitées pour [remercier de] la sortie de son âme pendant la nuit, afin que l’âme d’un non-juif ou d’un esclave ne s’y attache pas, dans ce cas, même un converti peut les réciter de cette manière » (Ora’h ‘Haïm 46, 10).

Cette idée signifierait que l’aspect « juif » n’est jamais acquis : il y a à l’intérieur de chacun un désir d’assimilation si fort qu’il doit être constamment combattu, afin que le « juif véritable » reprenne le dessus chaque nouveau jour que D.ieu fait. L’histoire biblique et les nombreuses fois où le peuple d’Israël s’est égaré vers les idoles confirme bien cette tentation inconsciente de fuir la judéité, et cette nécessité d’affirmer constamment son identité juive par les mtisvote.

En ce qui concerne notre sujet, l’idée est d’autant plus pertinente que les Sages duTalmud rappellent le risque récurent qu’une personne convertie revienne« en arrière » et abandonne la Torah (cf. Baba Metsia 59b). Dès lors,le fait de rappeler chaque matin qu’il n’est pas un non-juif le conforte dans sa décision initiale de s’être converti, l’empêchant de revenir en arrière. On pourrait voir cela comme une répétition systématique dans l’objectif de se convaincre pleinement.

De plus,selon cette perspective kabbalistique, lorsque celui qui commence sa journée prononce la phrase « Béni es-Tu Dieu qui ne m’a pas fait non-juif », il n’y est pas question de sa naissance, mais d’une sorte de renouvellement de son âme durant la nuit. Aussi l’objection des décisionnaires s’opposant à cette récitation par la personne convertie n’a plus lieu d’être : ces derniers objectaient que le converti étant né non-juif, une telle formulation s’apparenterait à du mensonge. Or, selon la tradition mystique, en parlant de ne pas avoir été « fait non-juif », il n’y a pas de référence à la naissance physique de l’individu, mais à la (re)naissance de son « âme » durant la nuit.

Par conséquent, il est tout-à-fait légitime, et même souhaitable, pour la personne convertie de réciter ce texte tel quel, car cela lui permet de rappeler chaque matin son engagement dans sa nouvelle destinée et le rejet de son passé incompatible avec la Torah.

 

Conclusion

Il ressort de cette étude que différentes opinions existent quant à la récitation de la bénédiction « shé lo ‘assani goy(a) » par la personne convertie. Cependant, les logiques des traditions talmudiques et kabbalistiques penchent davantage dans le sens de la recommandation du Rambam à R. Ovadyah haGuer au sujet de toutes les prières et bénédictions : « Il en est de même concernant les bénédictions et autres prières : tu ne devras pas changer ».

[1] Voir E. Munk, Le monde des prières, pp.42-43.

[2] Néziroute Shimshone, cité dans R. M.Klein, Hilkhote Guérim 12, note 39.

[3] Rama, Ora’h ‘Haïm 46, 4.

[4] Cf. Baer Etev sur Ibid.

[5] Ba’h,Ibid.

[6] Yalkoute Yossef, Hilkhote Birkote HaSha’har 46, 21 (selon lui, on peut donc dire « baroukh shélo ‘assani goy(a)» ou « baroukh atta Hachem shélo ‘assanigoy(a) »).

[7] Téchouva du Rambam n°293 : Lettre à R. Ovadyah haGuer; cf.également Hilkhote Bikourim 4, 3.

[8] Certes, le Rambam lui-même émet une restriction en ce qui concernela mention du don de la terre d’Israël par le converti dans la procédure du “ma’assershéni” (Hilkhote Maasser chéni 11, 17). Cf. l’explication de la cohérencedans ses différents propos dans mon livre, Y. Ghertman, La conversion aujudaïsme, une identité juive en devenir (Tome 2), aux éditions Lichma.

[9] Cf. les explications du Ba’h et du Taz sur Ora’h ‘Haïm 46 quant àla préférence pour cette dernière formule.

[10] Le Rama (Ibid.)mentionne l’opinion exigeant du converti de ne pas prononcer cette bénédiction « caril était non-juif [littéralement : ‘idolâtre’] au début[c’est-à-dire : à sa naissance] ». Il semble donc être encontroverse sur le Shoul’han ‘Aroukh qui n’établit pas cette distinction.

[11] Ora’h ‘Haïm 53, 19.

[12] MichnaBeroura, Ibid.

[13] Ibid.

[14] Ora’h‘Haïm 199, 4.

[15] Michna Beroura,Ibid.

Yona Ghertman
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