
Une convertie peut-elle épouser son ancien petit-ami juif ?
Écrit par Yona Ghertman
Résumé pour la carte « Lire plus » : Une femme convertie peut-elle épouser le juif avec qui elle était en couple avant sa conversion ? Étude de la Michna, des Richonim et des décisionnaires, et conséquences pratiques pour les candidats à la conversion.
Imaginons la situation suivante. Une femme non juive se présente devant le Beth-Din pour se convertir et annonce qu’elle est en couple avec un juif. Le rabbin lui explique qu’en règle générale, on n’accepte pas les conversions « en couple ». Le conjoint juif, de son côté, ne montre aucun intérêt pour la techouva et le couple se sépare.
La jeune femme poursuit toutefois seule son chemin et se représente quelques mois plus tard, célibataire. Elle est convertie environ un an et demi plus tard, et tous les rabbins qui la connaissent témoignent de son sérieux et de son célibat durant toute cette période.
Mais en apprenant sa conversion, son ancien petit-ami revient la voir : il souhaite l’épouser et se dit prêt à faire techouva. Il commence en effet à fréquenter un Beth-Hamidrash et cesse de travailler le Shabbat.
Dans un tel cas, est-il permis de célébrer leur mariage ?
À priori, non. Même si le jeune homme a fait techouva entre-temps, il n’est pas permis de célébrer ce mariage lorsqu’il était lié à la candidate avant sa conversion et que le couple s’est séparé avant le début de la conversion ou en cours de route. Si le mariage a malgré tout lieu, il reste valable (bédiavad). Il ne s’agit pas de remettre en cause la validité de la conversion, mais d’éviter que le couple n’apparaisse comme ayant trompé le Beth-Din et la communauté. Les assouplissements que l’on trouve chez les décisionnaires concernent uniquement les couples qui se présentent ensemble, en toute transparence, dès le début de la conversion.
Le Shoul’han ‘Aroukh pose la règle générale : « Si c’est un homme, on vérifie qu’il n’a pas jeté son dévolu sur une femme juive ; si c’est une femme, on vérifie qu’elle n’a pas jeté son dévolu sur un jeune homme juif » (Yoré Dé’a 268, 12). La conversion doit être motivée par la Torah, et non par le souhait d’épouser quelqu’un.
Ce principe n’est cependant pas absolu. Les Tossafot rapportent que Hillel a accepté de convertir un homme qui lui demandait : « Convertis-moi à condition que je devienne Grand Prêtre », car il était certain que cet homme finirait par agir pour le Nom divin. Ils évoquent aussi le cas d’une femme venue demander à Rabbi ‘Hiya de la convertir afin d’épouser l’un de ses élèves (Yébamote 24b, s. v. « Lo bimé David » ; Ména’hote 44a). Le Beit Yossef et le Shakh en déduisent que tout dépend de l’appréciation du Beth-Din (Yoré Dé’a 268, 12) : lorsqu’il constate chez le conjoint juif une véritable techouva, la demande peut être examinée.
Notre situation est différente : la femme s’est présentée comme célibataire, et c’est après sa conversion que son ancien petit-ami réapparaît. Or la Michna traite précisément de ce cas : « Celui qui était soupçonné d’avoir eu une relation avec une non-juive qui s’est ensuite convertie ne l’épousera pas ; mais s’il l’a épousée, on ne les sépare pas » (Yébamote 2, 8). Cet homme est appelé un « nit’an » : celui sur qui pèse un soupçon.
Pourquoi cet interdit ? La Guemara écarte d’emblée l’idée d’un doute sur la validité de la conversion, et l’explique par un verset des Proverbes cité par Rav Assi : « Éloigne de toi la bouche perverse, et les lèvres tortueuses écarte-les de toi » (Yébamote 24b ; Michlé 4, 24). Le problème n’est donc pas la conversion elle-même, mais ce que les gens risquent de dire.
Le Rambam et le Shoul’han ‘Aroukh tranchent ainsi : à priori, il ne l’épousera pas ; s’il l’a fait, le mariage reste valable (Hilkhote Guéroushine 10, 14 ; Even ha’Ezer 11, 5). Cette validité repose sur un principe fondamental : une conversion n’est pas annulée parce que la motivation de départ comportait un intérêt personnel, dès lors qu’une véritable acceptation des mitsvote l’accompagne. Le Ritva et le Nimouké Yossef le formulent par cette expression : agav ounsayhou gamrou vékiblou, « à partir de leur nécessité, ils ont fini par accepter pour de bon » (Ritva, Yébamote 24b ; Nimouké Yossef, Yébamote 5b-6a).
Les Richonim proposent deux façons de comprendre ce risque.
Selon Rachi (Yébamote 24b, s. v. « De’amar Rav »), il faut s’éloigner de ce qui « viendrait raviver l’ancienne rumeur ». Mais le danger n’est pas seulement le soupçon qu’ils aient été ensemble avant la conversion : un tel soupçon finirait par s’estomper avec le temps. Le vrai danger est que le couple soit perçu comme ayant trompé le Beth-Din et la communauté : tout au long de la conversion, ils auraient laissé croire qu’ils s’étaient séparés, alors qu’ils étaient en réalité restés ensemble. Une famille qui débute ainsi dans la communauté porte d’emblée un nom de tromperie. Or la Torah nous demande d’être irréprochables, y compris aux yeux des gens : « Vous serez irréprochables devant Hachem et devant Israël » (Bamidbar 32, 22).
Selon le Ritva (Yébamote 24b, ainsi que d’autres Richonim, comme le Rachba et le Ramban), on craint que « tout le monde dise : celle-ci s’est convertie pour la débauche, et c’est pour la débauche qu’il l’épouse ». C’est ici la crédibilité de la convertie qui est en jeu. Une candidate qui se présente seule est accueillie dans des familles, invitée à leur table, on la rapproche de soi en pensant que sa démarche est entièrement pour le Ciel. Certaines familles n’auraient pas agi de la même manière si elles avaient su qu’il s’agissait d’une conversion « en couple ». Découvrir après coup qu’elle avait un lien avec un juif pendant tout ce temps porte atteinte à cette crédibilité.
Les deux explications ont un point commun : la confiance de la communauté est atteinte. Un mariage qui commence sur un mensonge, ou même seulement sur un soupçon de mensonge, est difficilement viable au sein d’une communauté. C’est précisément ce que la Michna veut éviter.
On trouve plusieurs sources qui permettent d’être plus souple avec certains couples. Aucune ne correspond à notre cas.
a) L’histoire de la Guemara (Ména’hote 44a). Une femme, bouleversée par l’attitude d’un homme qui s’est retenu de fauter par respect des tsitsit, se présente chez Rabbi ‘Hiya et lui demande de la convertir. Celui-ci lui demande si elle a jeté son dévolu sur l’un de ses élèves, puis l’autorise à l’épouser. Mais là, tout est clair dès le début : le Beth-Din convertit en connaissance de cause. Il n’y a donc ni nom de tromperie (Rachi), ni doute sur la sincérité de la conversion (Ritva).
b) La téchouva du Rambam dans le Péer haDor. Cette téchouva (Chout Péer haDor 132), attribuée au Rambam, permet à un homme soupçonné d’avoir eu une relation avec une servante affranchie de l’épouser, « en faveur de la takanat hashavim » (la mesure prise en faveur de ceux qui reviennent vers le bien). Bien qu’elle traite d’une servante et non d’une convertie, plusieurs A’haronim, dont le Rav Ovadia Yossef, s’en sont inspirés pour la conversion (Chout Yabia Omer, tome 8, Yoré Dé’a 24). Mais dans le cas du Rambam, l’homme habitait avec la servante, dans sa propre maison : le soupçon existait depuis toujours et chacun le connaissait. Le mariage en bonne et due forme a donc fait taire la rumeur. Dans notre cas, c’est l’inverse : à partir du moment où la jeune femme s’est séparée de lui et a poursuivi seule sa conversion, il n’y avait plus aucune rumeur. C’est le mariage lui-même qui la ferait naître : les gens diraient « s’ils se marient maintenant, c’est qu’ils étaient certainement ensemble pendant toute la conversion ». Cela recréerait à la fois le nom de tromperie évoqué par Rachi et le doute évoqué par le Ritva.
c) Le lien ouvert et connu de tous. Certains décisionnaires estiment que lorsque la relation est ouverte dès le départ (mariage civil, vie commune connue de tous), le risque disparaît et la conversion peut être acceptée à priori, selon l’appréciation du Beth-Din. Le Rav Ovadia Yossef conclut ainsi : si le Beth-Din constate que la candidate vient pour une conversion complète, en acceptant de tout cœur le joug de la Torah et des mitsvote, « il est permis de la convertir à priori, et de l’autoriser à l’épouser sous la ‘houppa et par les kidouchine » (Chout Yabia Omer, ibid.). Mais il s’agit d’une femme qui vient avant sa conversion annoncer qu’elle est en couple avec un juif, et dont le comportement du couple démontre qu’ils garderont la Torah. Rien n’est caché : on n’est plus dans le cas du nit’an.
d) « Si tout est certain, il n’y a plus de rumeur ». Le Imré Ech et le Or Saméa’h ont écrit que l’interdit de la Michna vise le cas où l’homme est seulement soupçonné et nie les faits ; lorsqu’il est établi qu’il a réellement eu une relation avec elle, il n’y aurait plus lieu de craindre (Chout Imré Ech, Even ha’Ezer 107 ; Chout Or Saméa’h, tome 2, 32). Cependant, le Rav Moshé Klein écrit dans le Michnate haGuer qu’il n’y a pas lieu d’être indulgent même dans ce cas : la majorité des Richonim voient le risque principal dans les rumeurs portant sur la sincérité de la conversion, et non comme Rachi ; de plus, le Shoul’han ‘Aroukh ne fait aucune distinction, ce qui laisse entendre que même si le fait est clairement établi, le din reste le même. Il cite dans ce sens Rabbi Akiva Eiger (Michnate haGuer, édition 5784, 1, 5, note 15, p. 44).
Et surtout, ce raisonnement ne répond pas à la véritable question. La question n’est pas de savoir s’ils étaient ensemble avant la conversion, mais si, tout au long de la conversion, ils ont trompé le Beth-Din et la communauté en leur faisant croire qu’ils s’étaient séparés. Or, au moment du mariage, ce point deviendra certain aux yeux de tous. La certitude n’élimine donc pas le problème : elle l’aggrave, en transformant un simple soupçon en preuve que le couple a trompé son entourage.
On pourrait objecter qu’à notre époque, de nombreux jeunes juifs s’assimilent parmi les nations, et qu’il vaudrait mieux essayer de « sauver » ce jeune homme en autorisant le mariage.
Mais derrière cette préoccupation se cache un risque plus grand. S’il se savait qu’il est possible de cacher son petit-ami au Beth-Din puis de l’épouser après la conversion, cette pratique pourrait devenir courante. Et l’expérience du travail dans les conversions montre malheureusement que cette réalité n’est pas si éloignée.
De plus, lorsqu’un Beth-Din accepte de convertir une femme en couple avec un juif, c’est parce qu’il voit chez ce dernier des signes clairs d’une véritable techouva, et un travail soutenu est mené avec lui. Le Beth-Din doit s’assurer, avant la conversion, que la famille se conduira dans la sainteté et le respect des mitsvote, comme l’exige le Rav Ovadia Yossef (Chout Yabia Omer, ibid.). Si le petit-ami est caché, cette vérification est impossible. Même si la candidate est parfaitement sincère, le foyer risque d’être dirigé par une personne qui n’observe pas la Torah, avec les conséquences que cela implique sur l’éducation des enfants. Ce sont des situations auxquelles les rabbins impliqués dans les conversions sont concrètement confrontés.
C’est pourquoi il est important de rappeler clairement le din de la Michna, du Rambam et du Shoul’han ‘Aroukh : lorsqu’un « petit-ami caché » est découvert après la conversion, on ne célèbre pas les kidouchine avec lui. Cela constitue aussi un garde-fou pour la conversion elle-même : une candidate à qui son conjoint conseille de cacher leur relation y réfléchira à deux fois.
Que Hachem donne à chaque Beth-Din la crainte du Ciel, la sagesse et la clairvoyance, afin de faire entrer dans la communauté d’Israël ceux qui en sont dignes : « Donne à Ton serviteur un cœur qui écoute, pour juger Ton peuple, pour discerner le bien du mal » (Mélakhim I 3, 9).